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Mauritanie : Tribu, ethnie et République – Par Ahmed Bettar

Tribu, ethnie et République : Ce que la société civile doit apprendre de son armée

Le récent projet de loi adopté par le Conseil des ministres mauritanien, introduisant le grade prestigieux de « Général d’Armée » et repoussant l’âge de départ à la retraite des officiers supérieurs, s’impose incontestablement comme le fait marquant de la politique sécuritaire du président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani. Certes, sous la plume des analystes officiels, cette mesure est d’abord présentée comme une œuvre de haute stratégie, c’est-à-dire une réorganisation méthodique visant à préserver les compétences rares de l’État mauritanien dans un Sahel en feu. Pourtant, derrière cette vitrine d’institutionnalisation et de gestion des risques pour la patrie, une lecture tout aussi rigoureuse dessine une réalité bien différente. Celle, en l’occurrence, d’une manœuvre politique classique de consolidation du pouvoir personnel, visant à verrouiller l’appareil militaire au profit exclusif de la survie du régime. Dès lors, une question cruciale se pose : qui a le plus besoin de cette constellation de généraux : l’État mauritanien ou le président Ghazouani lui-même ?

Pour les tenants de la doctrine officielle, cette réforme ne saurait être réduite à une simple fleur accordée à une oligarchie en uniforme ; elle constitue, au contraire, une nécessité vitale. Il faut dire que dans un environnement régional particulièrement volatile, marqué par l’effondrement des États voisins, la Mauritanie fait figure d’oasis de stabilité. Or, cette exception saharienne a un prix : l’expérience opérationnelle de figures comme le général Mohamed Ould Lahritani ou le général Hamada Boida, qui incarnent la mémoire de la lutte antiterroriste et du renseignement intérieur. C’est pourquoi, en déplaçant l’acte de promotion vers la délibération collégiale du Conseil des ministres, la réforme prétend de surcroît institutionnaliser l’avancement, substituant ainsi le mérite d’État à la faveur individuelle tout en offrant un horizon symbolique à un noyau dur d’officiers pour éviter les frustrations internes. En somme, l’État mauritanien, structurellement fragile dans un espace géopolitique hostile, ne pourrait tout simplement pas se payer le luxe d’une transition générationnelle brutale au sein de son commandement.

Mais pour comprendre véritablement pourquoi l’institution militaire occupe une place si centrale en Mauritanie, il convient de dépasser les théories politiques importées afin d’observer la réalité de son ADN républicain. Élevant le débat au-delà des seuls calculs d’état-major, mon propre parcours offre précisément une clé de lecture essentielle sur ce que représente réellement l’armée pour notre nation. En tant que fils d’un sous-officier de la gendarmerie, j’ai en effet grandi au cœur même des enceintes militaires. C’est là, au milieu de la rigueur et du dévouement quotidien, que j’ai appris, à l’instar de chaque soldat, le sens profond de l’amour de la patrie. L’institution prenait alors soin des siens avec une égalité exemplaire : un bus militaire nous transférait, mes amis et moi, vers l’école, tandis que nos familles s’approvisionnaient au foyer de la garnison à des tarifs solidaires et abordables. Dans ce microcosme, seule la fraternité comptait. Nous nous appelions par nos prénoms, sans distinction aucune. Par conséquent, même à l’adolescence, j’ignorais superbement qu’il existait des tribus, des ethnies ou des barrières communautaires. Ce n’est qu’une fois devenu adulte que j’ai mesuré, avec stupeur, l’ampleur de la crise identitaire qui fragmente notre pays. À la caserne, à l’inverse, le protocole et l’impersonnalité républicaine primaient toujours sur les solidarités claniques. À titre d’exemple, durant ma jeunesse, les visites étaient strictement filtrées par l’usage de la carte de visite, une règle de rigueur institutionnelle qui s’appliquait de la même manière aux citoyens anonymes qu’aux membres de notre famille élargie n’habitant pas sous notre toit.

Ce constat factuel m’amène à une certitude : l’institution militaire s’avère, par sa nature et son fonctionnement, bien plus citoyenne et républicaine que la société civile elle-même. Dès lors, pourquoi vouloir à tout prix confiner le militaire aux seules tâches de défense passive ? À vrai dire, pour un pays en quête de cohésion et de structures solides, le modèle politique qui conviendrait le mieux à la Mauritanie s’apparente à celui de la Troisième République en France. En effet, à cette époque de refondation nationale et de consolidation de l’État français, le militaire n’était pas perçu comme une menace pour la démocratie, mais comme un authentique serviteur de l’intérêt général. Un officier pouvait ainsi être légitimement désigné gouverneur, préfet, ministre, député, ou même être élu président de la République. Les exemples de soldats-citoyens au sommet de l’État y étaient d’ailleurs légion, prouvant que la rigueur républicaine de l’uniforme peut parfaitement servir de colonne vertébrale à une nation en construction civile.

Cependant, si l’on change de focale, cette vision idéale d’un militaire garant des institutions se heurte immédiatement à une réalité politique beaucoup plus pragmatique. Pour de nombreux observateurs critiques, cette loi sur les grades s’apparente avant tout à une assurance-vie politique que le président Ghazouani s’offre à lui-même pour la seconde moitié de son mandat. En premier lieu, en élevant l’âge de la retraite, le pouvoir gèle artificiellement le renouvellement des élites. Cette décision bloque ainsi l’avancement d’une jeune génération d’officiers, pourtant formés aux standards modernes et académiques, dont les ambitions légitimes sont ici sacrifiées pour maintenir en place l’ancienne garde. En second lieu, le grade de « Général d’Armée » s’apparente alors à une cage dorée destinée à gratifier, fidéliser et lier indéfectiblement le sort des plus hauts gradés à celui du chef de l’État. Dès lors, ce n’est plus l’État que l’on protège, mais le fauteuil présidentiel contre d’éventuels déséquilibres internes ou velléités de palais. De même, l’argument du passage par le Conseil des ministres reste une commodité de façade : dans un système présidentialiste fort, cette instance enregistre en réalité les choix du Chef suprême des armées bien plus qu’elle ne les discute.

En définitive, cette réforme pose le diagnostic d’un système qui balance constamment entre deux visions : celle d’une armée creuset de la nation et celle d’une armée gardienne du régime. En voulant protéger l’État des secousses extérieures en s’appuyant sur des figures éprouvées, le président Ghazouani fait le choix d’une stabilité de court terme. Mais le défi reste entier. Car si le modèle de l’officier-homme d’État, hérité de l’esprit de la Troisième République, a prouvé par le passé sa capacité à transcender les crises identitaires, le risque demeure aujourd’hui de voir cette pétrification de la hiérarchie étouffer durablement la relève. L’avenir dira donc si ces généraux prolongés par décret auront été les bâtisseurs d’une République citoyenne ou, plus simplement, les sentinelles d’un pouvoir en place. Quoi qu’il en soit, cette architecture juridique complexe démontre qu’en Mauritanie, la frontière entre la survie de la patrie et la conservation du pouvoir reste plus poreuse que jamais.

Ahmed Ould Bettar

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