BREFS/INFOSFAITS DIVERSINTERNATIONALMauritanie

Quand l’ordre du monde se défait : puissance, vertu et lucidité à l’ère du basculement global Par Sidi Mohamed TALEB BRAHIM

Il est des périodes où l’Histoire avance à pas feutrés, dissimulant ses inflexions derrière le langage rassurant de la continuité. Il en est d’autres, plus rares et plus graves, où elle se dévoile sans détour, imposant aux nations une relecture brutale du réel. Le temps présent appartient à cette seconde catégorie. Nous ne vivons pas une crise ordinaire de l’ordre international, mais une mutation structurelle profonde, où les cadres hérités du passé ne suffisent plus à contenir la dynamique du monde.
L’ordre issu de la fin de la Guerre froide reposait sur une promesse implicite : celle d’un monde pacifié par les normes, régulé par le droit, stabilisé par l’interdépendance économique. Cette promesse n’a pas échoué faute de moyens, mais par excès de certitude morale. En prétendant incarner l’universel, un pôle de puissance a progressivement confondu ses intérêts stratégiques avec le bien commun mondial, transformant des principes en instruments et des valeurs en leviers d’influence.
Or, l’Histoire ne tolère pas durablement l’incohérence.
Lorsque le droit est appliqué de manière sélective, il cesse d’être un principe fédérateur. Lorsqu’il devient un outil de pression, il perd sa légitimité. Et lorsqu’un ordre perd sa légitimité, il ne structure plus le monde : il le fragmente.
C’est dans ce vide que s’est imposée la multipolarité contemporaine. Non comme un projet idéologique concerté, mais comme une conséquence logique et irréversible. Des puissances longtemps contenues, marginalisées ou instrumentalisées ont cessé de croire à un système qui ne garantissait ni équité réelle ni sécurité durable. Elles n’ont pas cherché à détruire l’ordre existant ; elles ont simplement cessé de s’y soumettre.
Le véritable tournant géopolitique de notre époque réside moins dans le déclin relatif d’un centre que dans l’émancipation stratégique du Sud global. Longtemps réduit au statut de périphérie à gérer, il devient un acteur rationnel, calculateur et souverain. L’Afrique, le monde arabe, l’Asie émergente et l’Amérique latine ne se définissent plus par l’alignement automatique, mais par la diversification de leurs partenariats et la maximisation de leurs intérêts.
Cette évolution n’est ni idéologique ni émotionnelle. Elle est pragmatique.
Elle procède d’une lecture froide du monde : dans un système international instable, la survie et la prospérité passent par la flexibilité stratégique, non par la fidélité dogmatique.
La géopolitique contemporaine s’organise désormais autour des flux plus que des frontières. Flux énergétiques, minerais critiques, routes maritimes, corridors logistiques, infrastructures numériques et données stratégiques constituent les véritables nerfs de la puissance. Celui qui contrôle ces flux n’impose pas seulement des règles économiques ; il fixe le rythme du monde. À l’inverse, celui qui s’en remet exclusivement au discours normatif finit par subir les décisions des autres.
Le Sahel, l’Afrique de l’Ouest, la mer Rouge, les détroits stratégiques et les nouvelles routes commerciales illustrent cette réalité. Ces espaces longtemps perçus comme périphériques deviennent des épicentres silencieux de la recomposition mondiale. Les rivalités qui s’y jouent ne sont pas marginales ; elles sont structurantes pour l’avenir de l’équilibre global.
Dans ce contexte, la notion même de vertu politique mérite d’être repensée. La vertu n’est pas l’angélisme, pas plus qu’elle n’est la posture morale déconnectée du réel. La véritable vertu stratégique consiste à assumer la responsabilité du monde tel qu’il est, non tel que l’on souhaiterait qu’il soit. Elle implique la lucidité, la cohérence entre discours et action, et la capacité à stabiliser sans dominer.
Le réalisme n’est pas l’ennemi de l’éthique ; il en est souvent la condition. Une morale qui ignore les rapports de force devient inefficace. Une puissance qui méprise toute exigence morale devient destructrice. L’enjeu du monde multipolaire n’est donc pas de choisir entre vertu et puissance, mais de les réconcilier dans une gouvernance responsable.
Nous entrons dans une ère où l’aveuglement idéologique coûte plus cher que l’absence de vision, et où la rhétorique morale ne suffit plus à masquer les déséquilibres réels. Les nations qui compteront demain seront celles qui auront su penser le monde avec lucidité, agir avec constance et inscrire leur stratégie dans le temps long.
L’Histoire ne juge ni les intentions proclamées ni les discours vertueux.
Elle juge la cohérence, la durée et les résultats.
Et à l’heure où l’ordre du monde se défait pour se recomposer autrement, refuser de regarder le réel en face, c’est déjà accepter d’en être le simple spectateur.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *