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La République inachevée – Par Khlil sidahmed

Plaidoyer pour une refondation

Il est des Républiques qui se fondent dans un élan, et d’autres qui se cherchent dans une durée. La Mauritanie appartient à cette seconde catégorie, plus noble et plus douloureuse,elle n’est pas née d’une rupture, mais d’une promesse.

La Constitution du 20 mai 1961, dans sa prose pudique, assignait au jeune État deux impératifs qui résonnent encore comme une injonction : « construire une unité nationale solide et lutter contre le sous-développement ». Soixante-cinq ans plus tard, l’impératif demeure, non point comme un legs, mais comme un labeur inachevé.

Car qu’est-ce qu’une République inachevée ? Ce n’est point une République échouée. C’est une République suspendue entre son droit et son vécu, entre sa lettre et son incarnation. Nous avons, avec une obstination admirable, édifié l’État. Nul ne conteste aujourd’hui l’intangibilité de nos frontières, la légitimité de notre drapeau, la souveraineté de notre monnaie. Mais l’État n’est que la charpente ; la Nation en est l’âme et l’âme, chez nous, demeure en quête de suture.

Cette incomplétude procède de trois béances originelles que nulle révision technique ne saurait colmater.

La première est la béance mémorielle: Une République ne s’achève pas sur l’amnésie, elle s’achève par la vérité. Le passif humanitaire des années 1989-1991, cette plaie à vif dans la conscience collective, et la survivance de la servitude par ascendance, contre laquelle nos lois s’insurgent sans que nos mœurs ne cèdent, interdisent encore à une part de nos concitoyens de se reconnaître dans le « Nous » constitutionnel. On ne décrète pas la fraternité ; on la répare.

La seconde est la béance culturelle. Voulant l’unité, nous avons cru devoir organiser l’uniformité. Nous avons fait de l’arabe l’unique langue officielle de la République, reléguant le pulaar, le soninké et le wolof au rang précaire de langues nationales tolérées. Or, l’on ne fonde point une nation contre ses langues. Une langue que l’enfant n’entend pas au berceau ne saurait devenir la langue de son adhésion civique. L’unité véritable n’est pas celle qui nivelle, c’est celle qui embrasse.

La troisième est la béance institutionnelle. La Constitution du 20 juillet 1991, si audacieuse en ce qu’elle tentait de conjoindre en un même Préambule la confiance en la toute-puissance d’Allah et l’attachement aux principes de la démocratie universelle, a été sans cesse recommencée : suspendue en 2005, rétablie en 2006, amendée en 2012, révisée en 2017 par la suppression du Sénat. À force de rationaliser, nous avons affaibli les contre-pouvoirs et substitué à la décentralisation une simple déconcentration administrative. Les conseils régionaux créés hier demeurent des coquilles sans trésor.

Dès lors, la refondation ne saurait être une simple concertation de plus, fût-elle parée des atours du dialogue national inclusif. Elle doit être un acte constituant au sens philosophique du terme : le moment où un peuple se ressaisit.

Elle s’articulera, à notre sens, autour de cinq piliers.

Primo, la justice amnésique:

Instituer une Commission Vérité, Mémoire et Réparation, dotée d’un accès aux archives, d’un pouvoir de qualification et d’un devoir d’enseignement. Il s’agit moins de juger le passé que de le rendre dicible, afin qu’il cesse de hanter l’avenir.

Secundo, le pacte linguistique et culturel

Élever nos quatre langues nationales au rang de langues officielles dans l’administration locale et l’enseignement fondamental. Ce n’est pas une concession faite à la diversité, c’est une condition de l’unité. Une République qui parle toutes les langues de ses fils est une République que tous les fils peuvent enfin parler.

Tertio, la clarification du statut de l’État

Il est temps de sortir de l’ambiguïté féconde mais épuisée de la République Islamique. Notre peuple est musulman, profondément, viscéralement,mais l’État doit-il être l’ordonnateur de la foi ou le garant de sa liberté ? La question, qui valut en février 2020 à de jeunes militants de l’Alliance pour la refondation de l’État mauritanien d’être poursuivis pour outrage aux mœurs islamiques, mérite mieux que les geôles : elle mérite la délibération souveraine du Parlement.

Quarto, la République des territoires

Faire de la décentralisation une réalité matérielle en affectant une part substantielle de la rente extractive aux régions productrices, en consacrant l’élection des walis et en leur transférant les compétences de proximité. L’État ne sera aimé que lorsqu’il sera proche.

Quinto, le verrouillage de l’alternance

Sanctuariser, dans le noyau intangible de la Constitution, non seulement la limitation du nombre de mandats présidentiels, mais l’indépendance organique de la Cour constitutionnelle et de la Commission Électorale Nationale Indépendante. Une République n’est achevée que lorsque le pouvoir y est une charge et non une possession.

En juin 1966, le président Moktar Ould Daddah, lucide, écrivait que la multiplicité des partis ne répondait pas à l’exigence d’unité. » Il avait raison pour son temps. » Pour le nôtre, l’exigence demeure, mais la méthode doit être inverse : ce n’est plus l’unité par l’unicité, mais l’unité par la reconnaissance.

La République inachevée ne demande pas qu’on la restaure. Elle demande qu’on l’accomplisse. Elle ne sera achevée que le jour où, de Nouadhibou à Néma, de F’Dérik à Rosso, chaque Mauritanien, quelle que soit sa langue, sa couleur ou sa condition, pourra poser la main sur la Constitution et dire, non par devoir, mais par évidence lyrique : « Ceci est mon œuvre, ceci est ma demeure. »

Source : Khlil Sidahmed

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