BREFS/INFOSFAITS DIVERSMauritanie

Mauritanie,toi mon toit – Par Mahmoud Mmbn

Mauritanie, toi mon toit,

Il est des situations qui inspirent une désolation et une tristesse infinies. Des situations qui semblent malheureusement nous être propres et qui, à mes yeux, constituent le terreau sur lequel prospèrent, année après année, les tensions intracommunautaires, les fractures identitaires et les cloisons mentales qui empêchent notre pays d’avancer comme une seule nation.

La Mauritanie est pourtant notre seul toit commun. Le seul héritage que nous partageons tous sans distinction d’origine, de langue ou de communauté. Et comme tout toit, il ne protège durablement ses habitants que s’ils acceptent ensemble de le consolider. À force de nous acharner à fragiliser ses fondations, c’est sur nos propres têtes que nous faisons tomber les fissures.

Il y a quelques années, en sortant de mon bureau, je suis tombé sur une scène dont je n’ai jamais réussi à me défaire. Je ne me souviens plus de l’année exacte, mais je me souviens parfaitement de l’image. La police tentait de s’interposer entre deux groupes d’étudiants qui se lançaient des pierres et incendiaient des pneus. D’un côté, des Maures ; de l’autre, des Négro-Africains. Ce n’était pas seulement un affrontement entre jeunes. C’était le reflet brutal d’un échec collectif : celui de notre incapacité à nous reconnaître d’abord comme Mauritaniens avant d’être tout le reste.

Ce qui m’a le plus marqué n’était pas seulement la violence de la scène, mais la légende qui l’accompagnait : d’un côté les « arabophones », de l’autre les « francophones ». Comme si les premiers étaient les propriétaires de la langue arabe et les seconds les dépositaires exclusifs de la langue française. Quelle aberration ! Quelle tragique réduction de notre identité nationale !

Ni les uns ni les autres ne peuvent prétendre au monopole de ces langues. Elles appartiennent à tous les Mauritaniens. Elles constituent un patrimoine commun, des instruments de savoir, d’ouverture et de dialogue. Les transformer en frontières identitaires revient à ériger des murs là où nous devrions construire des ponts. C’est une faute historique contre l’idée même de nation.

Le plus inquiétant est que ces réflexes ne naissent pas spontanément. Ils sont entretenus, nourris et parfois presque sacralisés par des extrémistes de tous bords, présents dans chacune de nos communautés. Ils prospèrent sur la peur de l’autre, sur la suspicion permanente et sur cette idée toxique selon laquelle tout ce qui profite à l’autre constituerait forcément une perte pour soi.

Ainsi, plus rien n’est jugé selon son mérite. Une idée n’est plus bonne parce qu’elle est juste, mais parce qu’elle est portée par « les nôtres ». Une initiative n’est plus rejetée parce qu’elle est mauvaise, mais parce qu’elle vient « des autres ». Nous avons progressivement remplacé le débat d’idées par le réflexe identitaire, la raison par l’appartenance et la nation par les clans.

L’épisode récent que l’on peut appeler « l’affaire Gadio » en est une illustration saisissante. Pourtant, il aurait parmi nous une sœur et deux frères! Au-delà des motivations personnelles ou mercantiles qui ont conduit à cette mise en scène, les réactions qu’elle a suscitées révèlent un mal beaucoup plus profond. La question n’était plus la Mauritanie ni l’intérêt national. Le véritable enjeu, pour beaucoup, semblait être de choisir un camp afin de pouvoir s’opposer à son propre compatriote. Comme si la plus grande satisfaction consistait désormais à voir échouer celui qui ne nous ressemble pas ou que l’on classe dans le camp d’en face.

Il est peut-être utile de rappeler une vérité simple. Au fond, que nous importent les royaumes morts et enterrés ? Les Almoravides, le Tekrour, l’ancien Empire du Ghana, le Siam, les Habsbourg et tant d’autres appartiennent à l’Histoire. On s’en fout aujourd’hui. Ils ont connu leur grandeur avant de disparaître parce qu’ils n’ont pas résisté à l’épreuve du temps. Ils nourrissent notre mémoire, mais ils ne bâtiront jamais notre avenir.

La Mauritanie, elle, est bien vivante. Elle est là, debout, souveraine, dressée sur les ruines de toutes ces anciennes constructions politiques. Elle est notre présent et, si nous le voulons, notre avenir. Pourtant, le plus grand danger qui la menace ne vient ni de l’extérieur ni des vicissitudes de l’Histoire. Il vient de cette animosité de principe que certains de ses propres fils nourrissent les uns contre les autres, et les autres contre les uns, comme si affaiblir leur pays revenait à renforcer leur communauté.

C’est cette logique qui nous détruit lentement. Où que nous soyons, au pays ou à l’étranger, nous gardons trop souvent la Mauritanie dans notre rétroviseur, non pour admirer le chemin parcouru, mais pour nous assurer que nous continuons à rejeter tout ce qui convient à l’autre, tout ce qui vient de l’autre, tout ce qui rappelle l’autre.

Cela m’a rappelé cette remarque adressée, il y a quelques jours, par un activiste politique à un célèbre influenceur des réseaux sociaux. Il le mettait au défi de citer une seule occasion où il s’était réjoui d’une réussite de la Mauritanie ou avait publiquement soutenu un compatriote. Cette interpellation, qui aurait dû être anodine tant la réponse devrait aller de soi, est devenue un véritable sujet de débat. Voilà où nous en sommes : applaudir son pays ou reconnaître le mérite d’un compatriote devient presque un acte militant.

Et c’est précisément cela qui devrait nous alarmer. Car une nation ne peut durablement avancer lorsque ses enfants éprouvent davantage de facilité à célébrer ses échecs qu’à partager ses réussites.

Pendant ce temps, les véritables défis demeurent : l’école, l’emploi, la santé, la justice, le développement, la sécurité, la souveraineté économique et la cohésion nationale. Ces défis, eux, ne connaissent ni Maures, ni Négro-Africains, ni arabophones, ni francophones. Ils concernent chaque Mauritanien et ne pourront être relevés que par des Mauritaniens unis.

Nous continuerons à tourner en rond tant que notre premier réflexe sera de regarder l’origine de celui qui parle plutôt que la valeur de ce qu’il dit. Tant que nous chercherons le nom de sa tribu, de sa communauté ou la langue qu’il parle avant d’examiner la pertinence de ses idées, nous continuerons à fabriquer les divisions qui nous empêchent de grandir.

La Mauritanie ne se construira jamais contre une partie d’elle-même. Elle ne sera forte que lorsque chacun comprendra que la réussite d’un compatriote est une victoire nationale, que la souffrance d’une communauté est une blessure pour toutes les autres et que le destin de chacun est désormais indissociable de celui de tous.

Le patriotisme ne consiste pas à défendre sa communauté contre les autres. Il consiste à défendre la Mauritanie avec tous les autres. Il consiste à considérer que notre diversité n’est pas une menace mais une richesse, que nos langues sont des patrimoines communs, que nos mémoires doivent nous éclairer sans nous emprisonner et que notre avenir ne peut être écrit que collectivement.

La Mauritanie est notre toit. Je parle pour ceux qui n’ont pas de plan B. Nous n’en avons pas d’autre. Chaque pierre que nous lui arrachons fragilise l’abri de nos propres enfants. Chaque fissure que nous entretenons menace notre avenir commun. Il est temps de comprendre qu’il n’existe ni victoire communautaire sur les ruines de la nation, ni prospérité durable dans une maison que ses propres habitants s’acharnent à démolir. Il est temps, enfin, de choisir la Mauritanie avant tout le reste.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *