Mauritanie : le grand mensonge qui justifie le pillage des emplois et des deniers publics – Par Sultan Elbane
La logique du “il n’y a pas d’alternative à nous “ : le grand mensonge qui justifie le pillage des emplois et des deniers publics
L’adoption d’une loi portant l’âge de la retraite à 65 ans, tout en exemptant certains postes notamment les ambassadeurs, les conseillers de la présidence et certains généraux ne relève en rien d’une ‘réforme administrative ‘. Elle s’apparente plutôt à un coup de force feutré contre le principe d’égalité devant la loi et contre le droit des jeunes générations à accéder aux hautes fonctions. Il s’agit d’une législation taillée sur mesure pour un groupe bien précis ayant déjà épuisé son cycle professionnel, transformant l’État en refuge permanent pour des retraités influents, au lieu d’en faire une institution moderne fondée sur le renouvellement des élites et la circulation naturelle des responsabilités. Dès lors que le système de retraite repose, à l’origine, sur une limite d’âge contraignante pour tous, toute dérogation accordée à une catégorie particulière constitue une atteinte directe à la philosophie même de ce système et une déviation de l’esprit des textes qui encadrent, depuis les années 1960, la fonction publique et militaire dans notre pays.
La gravité de la situation actuelle ne réside pas uniquement dans le relèvement de l’âge légal à 65 ans, mais surtout dans la volonté d’exclure certaines fonctions spécifiques de toute obligation de départ à la retraite, en particulier les conseillers de la présidence et les ambassadeurs. À ce niveau, la loi cesse d’être un instrument d’organisation du service public pour devenir un véritable « contrat de privilège », accordant une immunité à la fois politique et liée à l’âge à une génération antérieure à la naissance même de l’État. En contrepartie, sont attendus des services circonstanciels lors des échéances électorales et une loyauté personnelle indéfectible. Nous ne sommes plus dans le registre de la politique publique, mais face à une dérive juridique grave à l’encontre de la jeunesse et de l’intérêt national, en ce qu’elle fige la mobilité administrative et transforme les hautes fonctions en quasi-propriétés à vie.
Les États qui respectent leurs institutions fondent leurs réformes des retraites sur des principes clairs : l’équité entre les générations, l’équilibre financier des caisses et la performance de l’action publique. À l’inverse, manipuler l’âge limite au profit d’une minorité influente revient à instaurer une fracture interne au sein de l’État : d’un côté, une génération contrainte de partir à l’âge légal ; de l’autre, une génération pour laquelle la loi est façonnée sur mesure afin de se maintenir aux postes, indépendamment de l’érosion des compétences et de l’éloignement biologique et professionnel des exigences de gestion d’un État complexe et démographiquement jeune.
Plus préoccupant encore, cette dynamique ne concerne pas uniquement certains ambassadeurs ayant dépassé l’âge légal dans des capitales stratégiques telles que Le Caire, Pékin, Bruxelles ou Rabat, mais s’étend également à des hauts responsables militaires en fonction. Parmi eux figurent l’Inspecteur général des forces armées, le Chef d’état-major, son adjoint, ainsi que d’autres responsables qui exercent actuellement des pressions pour faire adopter un texte garantissant leur maintien au-delà de la limite d’âge. Parallèlement, des promotions entières de jeunes officiers sont mises à la retraite ou voient leurs perspectives d’avancement brutalement gelées, en contradiction flagrante avec les principes d’équité au sein de l’institution militaire et avec toute vision moderne du renouvellement des commandements.
Ce traitement différencié, entre ceux qui sont écartés par dizaines et ceux dont le maintien est légalisé, nourrit l’impression inquiétante d’un État qui n’agit plus en arbitre impartial, mais en relais d’un véritable « lobby des retraités », percevant toute dynamique de renouvellement comme une menace directe à ses intérêts. Dans le corps diplomatique, le maintien d’ambassadeurs au-delà de l’âge légal revient à confisquer les postes de premier plan au profit de profils ayant épuisé leur capital professionnel, au détriment de nombreuses compétences jeunes ayant suivi tout le parcours administratif et attendant légitimement l’ouverture des perspectives. Dans l’institution militaire, le report systématique du départ des hauts responsables freine délibérément l’émergence d’une nouvelle génération, pourtant mieux préparée et plus en phase avec les défis sécuritaires contemporains.
Sur le plan constitutionnel, une telle orientation ne peut être interprétée que comme un contournement du principe d’égalité devant la loi, pilier fondamental de tout régime républicain, ainsi qu’une atteinte à l’esprit des textes qui structurent, depuis des décennies, la fonction publique et l’organisation militaire et financière de l’État. La retraite ne constitue pas une simple formalité administrative, mais un mécanisme essentiel garantissant la rotation des responsabilités, l’équité dans l’accès aux opportunités et la prévention de la concentration du pouvoir entre les mêmes mains durant de longues périodes. En exemptant certaines catégories de ce mécanisme, on ouvre la voie à des dérives multiples, allant du renforcement des loyautés personnelles à la légitimation du népotisme.
Sultan Elban
29-05-2026
Londres


