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Contribution : la question hratine,une lecture – Par Echriv Echriv Mohd

Dans toute l’histoire humaine, la question de l’esclave affranchi n’a jamais donné naissance à une communauté autonome, car l’affranchissement n’est pas une identité : il est une transition. Ce constat anthropologique est universel. À Rome, les affranchis rejoignaient la cité et devenaient citoyens, parfois même sénateurs, mais jamais une « cité des anciens esclaves » n’a vu le jour. Dans l’Europe médiévale, la fin du servage n’a pas engendré une nation des serfs libérés : ils se sont fondus dans les communautés villageoises et urbaines, contribuant à l’émergence des États modernes. Dans les Amériques, malgré l’ampleur de la traite, les descendants des esclaves se sont intégrés aux nations en formation, participant au métissage, mais n’ont jamais constitué une entité nationale autonome.
Dans l’espace arabo-musulman, du Maghreb à l’Égypte, du Yémen à l’Arabie, l’histoire des affranchis confirme la même loi anthropologique : jamais ils n’ont formé une communauté autonome. Dans le Maghreb, les anciens esclaves noirs, intégrés dans les ksour et les oasis, ont adopté la langue arabe ou berbère et se sont fondus dans les structures tribales et confrériques sans créer d’ethnie distincte. En Égypte, les mamlouks, anciens esclaves une fois au pouvoir, n’ont pas constitué un peuple séparé : ils se sont dissous dans la nation égyptienne, au point que leurs descendants furent indiscernables. Au Yémen comme dans la péninsule Arabique, les anciens esclaves n’ont jamais revendiqué une identité collective : ils sont devenus membres des tribus, parfois avec un statut inférieur, mais toujours à l’intérieur du corps social existant. Dans tous ces contextes, l’affranchi demeure un citoyen intégré, parfois marginalisé, mais jamais fondateur d’une « communauté » historique séparée.

Parler de « communauté haratine » revient donc à contredire la logique anthropologique universel et à figer une catégorie coloniale dans une identité fictive. En réalité, le concept de « Haratines » ne trouve pas son origine dans le contexte mauritanien. Il fut importé du sud algérien par le gouverneur de l’Algérie Jonnart, qui l’introduisit dans l’appareil administratif colonial et le transmit à Coppolani. Le gouverneur colonial Coppolani debarque en mauritanie juste après le service des affaires indigènes et du personnel militaire à Alger et avec l’administration française ils ont figé ce terme en catégorie socio-politique en 1903-1904, en l’appliquant de manière systématique aux affranchis maures du Trarza et du Brakna. Historiquement, le terme « Haratines » est attesté dès le Moyen Âge dans le Maghreb saharien, où il désignait des communautés d’affranchis et de cultivateurs noirs progressivement arabisés. Dans la Mauritanie précoloniale, on employait davantage les termes « ʿabīd » (esclaves) – dont les statuts concernaient des individus de couleurs variées, noirs dans le Sud et l’Est, blancs dans le Nord. Jamais, avant la colonisation, les intéressés ne se désignaient eux-mêmes par ce terme, et jamais il n’a correspondu à un dialecte, une structure de parenté, une mémoire mythologique ou une cosmogonie propre. Sans ces éléments, aucune communauté n’existe. Les « Haratines » sont liés aux Maures par la langue, la hassaniya, par la religion, par l’Azawan, par les structures de filiation et même par le lait : il n’est pas une famille maure qui n’ait un enfant allaité par une « hartaniya ». Le sang et le lait tissent des liens plus forts que les catégories inventées par l’administration.

La tentative de créer une communauté « haratine » relève donc d’un artifice politique. Elle transforme une condition sociale — la marginalisation — en une prétendue identité collective. Mais la marginalisation n’est pas l’apanage des seuls « Haratines ». Elle est le sort de la majorité des Mauritaniens, toutes couleurs confondues, vivant à l’écart des nominations stratégiques, du partage des richesses, des directions administratives qui se négocient entre une élite étroite. Le véritable clivage n’oppose pas « Haratines » et autres, mais une oligarchie accaparante à une masse de citoyens exclus. Dans ce système, le tribalisme et le clientélisme enferment le pays dans un immobilisme qui étouffe sa jeunesse, alors même que cette jeunesse, nombreuse et instruite, pourrait être la chance de la nation.

Créer une « communauté haratine », c’est donner aux dominants le plus beau cadeau : enfermer les marginalisés dans une identité victimaire, les diviser, les vendre à travers des leaders qui monnayent leur cause. C’est détourner le regard du vrai problème : la citoyenneté confisquée. L’anthropologie enseigne que lorsqu’une identité est artificiellement fabriquée sur la base d’une condition passée, elle devient un piège qui fige la souffrance et empêche l’intégration. Au lieu d’ouvrir un horizon, elle ferme les portes de la citoyenneté pleine et entière.

La solution n’est pas de découper la société en nouvelles catégories, mais de refonder l’État sur le seul principe capable de dépasser les blessures : l’égalité citoyenne. Ce n’est pas en créant une « communauté haratine » que la justice viendra, mais en construisant une Mauritanie des citoyens, où les postes s’ouvrent à la compétence, où les richesses profitent à tous, où la marginalisation recule non pas pour un groupe, mais pour la majorité. Ce projet est plus vaste, plus exigeant, plus audacieux : il demande de déplacer le débat de l’identité vers la citoyenneté.

Il est temps de clore la querelle stérile qui enferme les « Haratines » dans une fiction communautaire. Leur spécificité n’est pas une identité, mais une condition : celle d’avoir subi l’injustice et de porter encore ses stigmates. Reconnaître cette condition ne signifie pas inventer une ethnie nouvelle, mais réparer une injustice structurelle à travers l’intégration égalitaire.

La Mauritanie ne pourra survivre aux fractures que si elle dépasse cette illusion. L’avenir n’est pas dans la multiplication des appartenances instrumentalisées, mais dans la construction d’un espace commun de citoyenneté, où la majorité marginalisée devient enfin le cœur battant de la nation.

La vérité demeure : la Mauritanie appartient à tous ses citoyens, Pulaar, Soninké, Wolof, Maures blancs et noirs. La diversité est richesse, non menace. Tant que ce principe ne s’impose pas, le pays restera prisonnier de débats stériles sur la couleur et l’origine.

Mohamed Echriv Echriv

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