CULTURESSOCIÉTÉ

Contribution : valoriser ce Patrimoine… c’est refuser la fatalité du silence .

Valoriser ce trésor ce patrimoine culturel si riche, c’est refuser la fatalité du silence. C’est choisir d’extraire de la poussière des âges ces perles de sagesse pour les offrir, ciselées et resplendissantes, aux générations futures. Car un peuple qui délaisse ses racines s’expose à l’errance ; il devient un arbre majestueux dont la cime, bien que haute, ne puise plus de force dans la terre qui l’a vu naître.
​Il nous appartient donc de transformer cet héritage en une littérature vivante. Il ne s’agit pas simplement de conserver, mais de transmettre avec panache. Par la plume et le verbe, nous devons redonner vie aux ombres disparues,

​ Du pleur sur la cime de Tab El-Mougouas : Une éthique de la dignité

​Jadis, la parole pesait le poids sacré du lait et du sang. Il est un vers que la voix, à la fois rauque et tendre, *d’Emmaka Ould Dendenni* — ce grand chantre de l’âme maure — a porté jusqu’à l’incandescence. Sur les nappes modales de Tidinitt,
cette harpe à quatre ou cinq cordes ,ce luth dont les vibrations semblent pleurer plus juste que les hommes, le poème se déploie telle une élégie, avant de s’ériger en une foudroyante mise en garde.

أَبْكَيْتَ أَعْلَى طَبِّ الْمِقْوَاسْ
الْبَكِّ اللِّي مَاهُو مِنْ دُونْ
وَالْبَكِّ عَلىٰ حَيَوَانْ النَّاسْ
ذَاكَ إِيوَاسِيهْ إِلَّا كَابُونْ

شور يُسَمَّى عِنْدَنَا « كَرْ أَنْكَافِيهْ » فِي الْحَوْشْ
يُقَدَّم بِـ « أَنْتَامْ قَلْبُه مَاهُو هُونْ »
وَعِنْدَنَا فِي تَگَانتْ
يُقَدَّم بِـ « يَا مَوْلَانْ عِينْ الرَّسُولْ »

Tu as fait pleurer au-delà du ton extrême de l’étalon,
Les pleurs qui ne sont pas ordinaires,
Et les pleurs sur les biens des gens ., sur ce qui fait vivre la communauté,
Ceux-là, leur illustration n’est que le fainéant »kabūn » .

À propos de ce « shor » (poème bref) :
Dans le Hodh , ce chant s’appelle « Kar ankāfīh » ( prépare-toi à l’épreuve.)
Les griots le chantent en commençant par : « Antāma qalbu māhu hūn » (« Tu es ailleurs, tu ne ressens pas ce que nous ressentons).
Chez moi dans le Tagant , on l’introduit par : « Yā mawlāna ‘īne ar-rasūl » = « Ô Seigneur aide ce brave homme : Rassoul Ould Ely N’Bougua (une invocation protectrice ou un cri de douleur codé).

​Il y est question d’une femme. Tab El-Mougouas elle n’est ni un accident de relief, ni un symbole éthéré. Elle est la beauté offerte au regard du poète, une eau vive jaillissant dans l’errance. Elle le séduit, l’apaise, et l’éloigne des tourments du monde — de tout ce qui pèse, de tout ce qui blesse. Près d’elle, l’inquiétude s’évapore ; elle est ce sourire souverain qui répond au silence des horizons trop vastes.
​Pourtant, cette consolatrice, cette aimée, se voit liée à un autre par le poids des traditions séculaires. Esclave de la parole des aînés, la femme autrefois n’est ici qu’un bien proposé pour sceller des alliances ou nourrir des intérêts.
​Dès lors, le poète ne sait plus que pleurer sur ce qu’il a perdu. Il exhale sa plainte si haut, si fort, qu’elle en devient dérisoire. Le vers nous dit qu’il pleure même sur le troupeau d’autrui — comme s’il cherchait, dans le reflet de biens étrangers, l’écho de son propre manque.
​Or, dans le bestiaire symbolique de la Mauritanie, une seule créature accomplit ce geste de geindre sur ce qui ne lui appartient pas : Kaboun ou Guervave. Cette hyène, incapable de chasser, de bâtir ou de s’exiler, se lamente à la vue des chèvres et des brebis qu’elle n’a jamais menés à l’abreuvoir.
​Par ces vers, Emmaka adresse à la jeunesse une leçon d’une clarté brutale :
​ Vous avez aimé une Tab *El-Mougouas.* Elle vous a séduit, vous a distrait de vos peines, puis elle s’en est allée. Soit. La perte est juste, car la tristesse est humaine. Mais ne faites pas du pleur sur le bien d’autrui votre métier. Ne devenez pas des Kabouns, les yeux rivés sur l’enclos du voisin, gémissant sur ce que vous n’avez pas conquis.
​Le Tidinitt d’Emmaka ne console pas : il réveille. Il rappelle à la jeunesse qu’elle est faite pour marcher, pour aimer, et pour perdre aussi — mais perdre en ayant agi. La plainte stérile est l’habit de l’hyène ; la dignité est la parure de celui qui, même meurtri, reprend la route. *Tab El-Mougouas* fut un don, non une promesse. Elle vous a charmé, elle ne doit pas vous entraver ou ruiner. Le monde ne s’arrête jamais au départ d’une femme, ni à la première mise à l’épreuve décevante.
​L’enseignement de ce Chor est une leçon de vie : Fais. Bâtis. Aime. Perds s’il le faut, mais ne reste pas au bord de la piste à pleurer sur la charge du passant.
​Être jeune en Mauritanie, à l’heure de la mondialisation capitaliste, c’est refuser la posture du Kaboun. C’est oser l’initiative, même lorsque les fruits se font attendre, car seule la persévérance honore l’homme. L’unique élégance face à la perte est le départ, l’œuvre à accomplir, et le défi surmonté.
​Puissent ces vers ne plus jamais être entendus comme un chant de résignation, mais comme l’appel vibrant du Tidinitt à se lever. Car la bête qui pleure sur le bien des autres finit par oublier qu’elle possède des pattes pour marcher — et une famille, peut-être, dont le nom à graver sur la toile de la demeure.

Eléya Mohamed
Notes d’un vieux professeur

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