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AOUDAGHOST, LA MÉTROPOLE DES SABLES

AOUDAGHOST, LA MÉTROPOLE DES SABLES

Au cœur de la dépression du Hodh, dans le sud-est de l’actuelle Mauritanie, dort sous une butte de douze hectares le souvenir d’une cité qui fut, en son temps, l’une des plus opulentes de tout l’Occident africain. Aoudaghost, que les archéologues identifient au site de Tegdaoust, ne fut ni la capitale d’un empire noir ni une ville sainte de l’islam soudanais. Elle fut tout autre chose, et c’est ce qui fait son originalité : la grande métropole berbère du désert, le pôle sanhadja qui faisait face, par-delà les pistes, à la puissance soninké du Ghana. La raconter, c’est éclairer l’autre versant de cette histoire saharienne, celui que l’on oublie trop souvent au profit des seules cités du fleuve.

Ses origines plongent dans une antiquité respectable. Fondée sans doute entre le Vᵉ et le VIIᵉ siècle par des groupes sanhadja, et notamment par la tribu des Lemtouna, elle s’élève sur des terres que fréquentaient les hommes bien avant notre ère, comme l’attestent les peintures rupestres relevées dans les abris voisins du massif du Rkiz. La première mention écrite que nous en ayons remonte à la fin du IXᵉ siècle, sous la plume du géographe al-Yaqoubi, qui la décrivait déjà comme une ville tenue par les Sanhadja. Capitale de fait de ces Berbères du Sahara occidental, elle faisait pendant à Sijilmassa, la cité des Zanata postée à la lisière du Maroc, les deux villes se renvoyant comme en miroir aux deux extrémités de la grande route de l’or.

Ce qui frappe le plus, dans les descriptions anciennes, c’est l’image d’une abondance presque invraisemblable en un tel lieu. Le géographe andalou al-Bakrî, dont le témoignage achevé en 1068 reste la source la plus détaillée que nous possédions, dépeignait une ville où poussaient les dattiers et les figuiers, où l’on cultivait le concombre et la vigne, où mûrissaient des champs de blé que l’on irriguait, et où l’on élevait moutons et bovins en quantité. Une cité de cinq à six mille âmes, bâtie en pierre, dotée de puits généreux et peuplée d’innombrables artisans, dressait ainsi au milieu des sables un îlot de prospérité agricole et marchande. Imaginer des vignobles au seuil du désert mauritanien donne la mesure de ce que furent l’ingéniosité et la richesse de ce foyer oasien.

Mais l’agriculture n’était que l’accessoire d’une fortune bâtie sur le négoce. Aoudaghost fut le terminus méridional par excellence de la route caravanière qui la reliait à Sijilmassa, et le grand marché où les marchands d’Afrique du Nord venaient acheter l’or que leur fournissaient les rois du Ghana voisin. Plaque tournante entre les nomades sahariens et les sédentaires du Sud, la ville prospéra surtout à partir du Xᵉ siècle, lorsque la demande d’or s’envola sous l’impulsion des Fatimides, imposant l’essor de l’axe occidental du commerce transsaharien. Par ses rues transitaient le métal précieux, le sel, les étoffes et les captifs, et l’on y vit affluer marchands berbères et arabes venus de tout le Maghreb et jusqu’en Espagne musulmane. Certains ont pu tenir Aoudaghost, en ces décennies fastes, pour le plus important centre commercial de toute l’Afrique de l’Ouest.

Sa position de carrefour fit aussi d’elle un enjeu de pouvoir, et c’est là que son destin bascule. Longtemps cité indépendante aux mains des Lemtouna, Aoudaghost fut conquise vers la fin du Xᵉ siècle par l’empire du Ghana, qui en fit un satellite tributaire et étendit ainsi son emprise jusqu’au monde berbère. Cette domination soninké sur une ville sanhadja nourrit des rancœurs durables, et l’histoire allait se charger de les régler. Car c’est précisément de ce ressentiment, et du désir de reconquête, que jaillit l’un des plus puissants mouvements de l’histoire africaine et méditerranéenne.

Au milieu du XIᵉ siècle, vers 1054 ou 1055, une armée issue des Sanhadja, devenue le noyau du mouvement almoravide, s’empara d’Aoudaghost. Ce fait d’armes, en apparence local, ouvrait une épopée qui allait porter ces hommes du désert bien au-delà de leurs sables d’origine. Nés sur les marges sahariennes et sénégalaises, les Almoravides allaient en quelques décennies prendre Sijilmassa, fonder Marrakech, soumettre le Maghreb et passer en Espagne pour y voler au secours de l’islam andalou. Aoudaghost se trouve ainsi à la source d’un torrent qui submergea trois mondes. Mais la cité elle-même ne profita guère de la gloire qu’elle avait contribué à faire naître : prise et éprouvée, elle ne devait jamais retrouver son éclat d’antan.

Le déclin, dès lors, fut sans retour. Dès le milieu du XIIᵉ siècle, le géographe al-Idrîsî ne décrivait plus qu’une petite bourgade du désert, pauvre en eau, à la population clairsemée et au commerce éteint, dont les habitants ne vivaient plus que de leurs chameaux. La ville avait perdu le contrôle du sel qui faisait sa richesse, et l’axe du grand commerce se déplaçait inexorablement vers l’est. Au début du XIIIᵉ siècle, c’est Oualata, posée à quelque trois cent soixante kilomètres plus loin, qui héritait du rôle de terminus méridional des caravanes. Aoudaghost se vida peu à peu, abandonnée pour l’essentiel à la fin du XIIᵉ siècle et tout à fait désertée au XVᵉ, malgré une brève réoccupation tardive. Les sables refermèrent leur linceul sur la cité aux vignobles.

Que reste-t-il aujourd’hui de cette splendeur évanouie ? Une butte artificielle au milieu de la dépression du Hodh, à une trentaine de kilomètres de la petite ville de Tamchakett, où les fouilles menées par des équipes franco-mauritaniennes entre 1960 et 1976 ont mis au jour des grès appareillés, des restes de colonnes, des tessons de poterie émaillée, des bijoux et les traces d’un travail du métal. Détail émouvant relevé par les chercheurs : un petit groupe humain établi aujourd’hui à quatre cents kilomètres de là, au Mali, porte encore le nom de Tegdaoust, comme si la mémoire des origines avait migré avec les hommes lorsque la cité s’éteignit. Inscrite depuis 2001 sur la liste indicative du patrimoine mondial, aux côtés de Koumbi Saleh, Aoudaghost attend toujours la reconnaissance que mérite son passé.

Aoudaghost nous enseigne une vérité que l’histoire des grandes cités noires laisse parfois dans l’ombre : le Sahel et le Sahara ne furent pas seulement l’affaire des empires du fleuve, mais aussi celle des Berbères du désert, dont les villes, les routes et les ambitions ont pesé d’un poids décisif sur la destinée de toute la région. Cette cité sanhadja, rivale et tributaire du Ghana, mère involontaire de l’aventure almoravide, rappelle que l’histoire ouest-africaine s’est écrite à plusieurs voix, dans le frottement du monde maure et du monde soudanais, et non dans la seule lumière des capitales que la mémoire a retenues. Lui rendre justice, c’est restituer à cette histoire toute sa complexité, et reconnaître que la grandeur, ici, fut partagée entre les hommes du fleuve et ceux des sables.

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